Quand porter du rouge à lèvres devient un acte politique – Go-Buzz

Quand porter du rouge à lèvres devient un acte politique

« Un outil d’empowerment ». C’est ainsi que la députée américaine Alexandria Ocasio-Cortez a défini son rapport au maquillage – et plus précisément au rouge à lèvre vermillon qu’elle porte si régulièrement qu’il est devenu son « allure signature ». Dans une interview récemment accordée au Vogue américain, « AOC » a dévoilé sa « morning routine » telle une influenceuse beauté. A la différence qu’elle a insisté sur la dimension politique de ce rituel quotidien : « il est important de partager ces détails pour rappeler que la féminité a du pouvoir. Le rouge à lèvres, j’en porte quand j’ai besoin d’un regain de confiance ». Et la trentenaire d’enfoncer le clou : « la beauté est politique. C’est un acte assez radical, presque une mini-manifestation que de s’aimer dans une société qui vous dit que vous n’avez pas la bonne couleur ou le bon poids… »

Le rouge à lèvres, un outil d’émancipation, voire un acte militant ? Le propos a de quoi surprendre, surtout de la part d’une féministe aussi affirmée qu’Alexandria Ocasio-Cortez. Car ces dernières années, c’est plutôt la tendance « no make up » qui a pris de l’ampleur au sein du mouvement féministe. Dans Quand la beauté fait mal. Enquête sur la dictature de la beauté, ouvrage emblématique de la troisième vague du féminisme publié dans les années 90, l’autrice et activiste Naomie Wolf, dénonçait vigoureusement la dimension aliénante du maquillage. Présentée comme un instrument d’uniformisation du corps des femmes, l’industrie cosmétique était pour la première fois accusée de les contraindre à se conformer à des modèles standards.

Du rouge à lèvres, instrument de soumission…

Depuis, les rouges à lèvres et autres fards à paupières ont commencé à être vus par les militantes comme des symboles de la soumission aux codes sociaux, aux désirs des hommes et au système consumériste qui encourage à dépenser toujours plus pour tenter d’atteindre un idéal toujours plus inaccessible… Comme l’a dénoncé des années plus tard l’autrice française Mona Chollet dans son ouvrage – lui aussi devenu culte – Beauté Fatale. Les nouveaux visages de l’aliénation féminine, paru en 2015.

Point d’orgue de mouvement, la décision en 2016 de la chanteuse Alicia Keys de ne plus jamais porter de maquillage et son tube, When a girl can’t be herself, sorti dans la foulée, dans lequel elle clame haut et fort : « quand je me réveille le matin/Je n’ai plus envie de maquiller/Qui prétend que je devrais cacher qui je suis/Peut-être que tout ce que Gemey Maybelline cache, c’est ma confiance en moi ». Un choix personnel largement médiatisé qui a donné un nouveau souffle au mouvement « #NoMakeUp ».

La chose était donc entendue. Renoncer au maquillage relevait de la profession de foi féministe. Sans aller jusqu’au choix radical d’Alicia Keys, un nombre impressionnant de femmes – des plus célèbres aux plus anonymes – se sont mises à poster sur les réseaux des selfies célébrant leur beauté naturelle.

… Au rouge à lèvres, outil d’émancipation

Mais voilà qu’en 2017, la grande écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie a entrepris de réhabiliter le make up. L’autrice de Nous sommes tous des féministes, a publié cette année-là une lettre ouverte à sa jeune nièce, titré Chère Ijeawele, un manifeste pour une éducation féministe, dans laquelle elle rappelle « l’importance de l’eye-liner » et défend le droit des femmes à disposer librement de leurs corps – qu’elles souhaitent le couvrir, le laisser au naturel ou chercher à le sublimer. Au passage, elle tord le coup à l’idée selon laquelle celles qui s’intéressent à ces questions ne seraient que frivoles et superficielles, y voyant là « un moyen supplémentaire d’infantiliser les attributs féminins ».

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L’année suivante, la comédienne et activiste Sarah Sophie Flicker, l’une des organisatrices de la Women’s March – qui dénonçait la politique ouvertement misogyne de Donald Trump, allait même plus loin. A ses yeux, le bâton de rouge à lèvres est un objet au pouvoir militant : « il est profondément unificateur pour les femmes, comme peut l’être un badge, un slogan, un hymne que l’on chante à l’unisson. Il nous fait nous sentir ensemble ». Sans évidemment nier les injonctions sexistes qui pèsent sur notre conception collective de la beauté, elle rappelait que jouer de son pouvoir de séduction peut-être un acte féministe – à condition d’en avoir conscience.

« Lipstick feminism »

La même année, la philosophe française Camille Froidevaux-Metterie publiait Le corps des femmes. La bataille de l’intime dans le lequel elle posait les bases d’un féminisme dédié à la liberté des femmes. « Se réfléchir dans le miroir, modifier son reflet – ou pas -, c’est choisir celle qu’on est. On peut porter du rouge à lèvres et du vernis à ongle, c’est – dire s’approprier les canons esthétiques, mais aussi jouer avec, sans pour autant être dans une forme d’aliénation ».

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Tout récemment, est paru aux Etats-Unis un ouvrage intitulé Red lipstick, an ode to a beauty icon, dans lequel la journaliste Rachel Felder revient sur l’histoire du rouge à lèvres – et sa dimension hautement politique. On y apprend notamment qu’un « Lipstick Feminism » a existé dans les années 80. Un courant héritier des Suffragettes britanniques qui portaient volontairement du rouge à lèvres carmin pour mieux choquer les hommes. Soutien officiel du mouvement, Elisabeth Arden, fondatrice de la marque éponyme, leur ainsi offert des tubes d’une couleur particulièrement voyante dont le port est devenu un signe de rebellion contre les diktats imposés par les hommes aux corps des femmes.

Girly ET badass

Assumer sa féminité, c’est aussi le choix qu’a fait la footballeuse brésilienne Marta Viera da Silva 2019 en disputant un match avec du rouge à lèvres. L’affaire a fait grand bruit au Brésil, notamment en raison du flot de commentaires sexistes qu’elle a entraîné. L’intéressée n’a pas manqué de revendiquer la dimension politique de son geste : « j’ai voulu montrer que les femmes peuvent endosser tous les rôles », a-t-elle expliqué, rappelant que l’on peut être une sportive de haut niveau – elle a ainsi été élue six fois « joueuse de l’année » – et apprécier se pomponner.

Quant à la couleur du rouge à lèvres en question – un rouge cramoisi des plus flashy – elle l’a justifié de cette phrase : « nous devions laisser du sang sur le terrain ». Preuve que porter du rouge à lèvres n’a jamais empêché d’être des plus badass. Et ce n’est pas Alexandria Ocasio-Cortez qui dira le contraire.

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