A la découverte du « matrimoine », sur les traces de nos ancêtres les femmes – Go-Buzz

A la découverte du « matrimoine », sur les traces de nos ancêtres les femmes

Voyager, c’est remonter le fil de l’histoire. Celle de la nature, et aussi celle des hommes. On chemine sur des ponts construits par des hommes, on visite des châteaux conçus par des hommes et des musées où sont exposés des tableaux peints par des hommes. C’est ce qu’on appelle le « patrimoine », ces bâtiments ou ces lieux que l’on vient voir de loin, pour leur valeur culturelle ou parce qu’ils ont marqué l’histoire. Or, depuis quelques années, l’envie est née chez les voyageurs et les voyageuses de partir à la découverte du « matrimoine ».

Un mot un peu surprenant à l’oreille, mais qui existe depuis le Moyen Âge, où il désignait alors les biens transmis par la mère. Son sens a depuis évolué, et il rassemble aujourd’hui les créations – matérielles ou immatérielles – réalisées par des femmes. Et fait l’objet depuis déjà 5 ans de ses propres « Journées du Matrimoine ». « Depuis 1984, à l’occasion des Journées du Patrimoine, l’Europe célèbre son héritage historique et culturel, invitant le public à venir découvrir gratuitement 17 000 lieux emblématiques. Des lieux à 95 % créés, dessinés, peints, sculptés… par des hommes. Tout un pan de notre héritage, celui transmis par les femmes de notre histoire, est laissé de côté depuis des générations. Que connaîtront les générations futures de notre patrimoine, si celui-ci occulte la moitié de l’humanité ? », s’interrogeait à l’époque l’association HF Île-de-France, à l’initiative de la démarche.

Aux grandes femmes, la patrie reconnaissante

Il faut dire que la France n’a pas à rougir de son matrimoine. L’attrait touristique du musée atelier de Rosa Bonheur, qui vient d’être choisi comme site à restaurer par le Loto du Patrimoine ; de la Maison de Colette, où a lieu le riche festival des Écrits de femmes (dont la date de réouverture n’a pas encore été annoncée) ; ou encore la Maison de George Sand, (qui accueille à nouveau du public limité en suivant des règles strictes d’hygiène), n’est plus à prouver.

En 2019, les « Journées du matrimoine » ont notamment mis en avant trois femmes architectes qui ont contribué à façonner Paris, sans en obtenir la reconnaissance méritée. Comme l’Italienne Gae Aulenti, qui a aménagé les intérieurs du Musée d’Orsay et du Centre Pompidou, à Paris. Ou la Française Hélène Jourda, créatrice de la première centrale solaire photovoltaïque urbaine de France. Ou encore Édith Girard, pionnière du renouveau architectural du début des années 1980, notamment dans la conception et l’invention du logement social.

Mais le matrimoine ne se découvre pas qu’un week-end par an. Ces dernières années, de nombreuses initiatives ont vu le jour, permettant de « féminiser » son circuit touristique. Une carte en ligne réalisée par sept étudiants en Master 2 de l’École du Louvre, répertorie ainsi plus de 130 œuvres réalisées par des femmes, à Paris.

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Raconter une autre histoire de France

Toujours à Paris, la « La Mère Lachaise » est apparue il y a quelques mois sur Instagram. Elle recense – et raconte – les femmes qui sont enterrées dans le célèbre cimetière. Le compte a aujourd’hui près de 4 000 abonnés et Camille, sa créatrice, entend reprendre bientôt les visites guidées sur place. Un projet né d’une prise de conscience personnelle, quand elle réalisé qu’elle ne se rendait au Père-Lachaise que pour voir des tombes d’hommes célèbres. « Mettre en avant les femmes, c’est écrire une autre histoire de la France », assure-t-elle. Et à toutes les périodes : « Il y avait des femmes pendant guerre contre la Prusse, dans la résistance, dans les cercles littéraires de la Belle époque… ».

Capture d’écran du compte instagram @merelachaise

Capture d’écran du compte instagram @merelachaise

Fondé en 1804, le Père-Lachaise a enterré tous les récits de notre histoire contemporaine. « On peut même partir plus loin. Au début de la visite, j’explique que pour pouvoir attirer des gens dans le cimetière, ils ont fait venir des tombes de célébrités comme Héloïse et Abelard, deux amants mythiques du Moyen Âge. Héloïse est toujours perçue comme la moitié de ce couple, or elle était une femme de lettre, pionnière de l’instruction à son époque. » Et Camille de rappeler que le cimetière du Père-Lachaise n’est pas un cas isolé, mais le reflet de la façon dont on a écrit l’histoire en général : « Sans mentionner la moitié des personnes qui étaient présentes. »

La Mère Lachaise n’est pas la seule à réinvestir ce lieu. On compte de nombreuses autres initiatives telles que le podcast « Mes voisines » qui présente six lesbiennes enterrées (dont la plus célèbre est certainement la romancière et militante féministe Monique Wittig). Ou encore l’association Womenability, spécialisée dans l’organisation de marches exploratoires destinées à valoriser l’expérience des femmes dans la ville, qui a créé l’année dernière une déambulation interactive dans le cimetière, à la découverte des réalisations artistiques produites par les femmes qui y sont présentes.

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Les Journées du matrimoine s’exportent

Le tourisme « matrimoinial » se pratique aussi ailleurs en Europe. L’année dernière, Bruxelles a ainsi accueilli ses premières « journées du matrimoine », sous la houlette de l’architecte Apolline Vranken. Fondatrice de l’association « L’architecture qui dégenre », plateforme lancée en octobre 2018 suite à la parution de son mémoire sur le béguinage, elle propose un panorama féministe d’architectes, d’urbanistes et de citoyennes qui œuvrent dans l’espace. « La réflexion était à l’état embryonnaire, mais le public n’attendait que ça. Nous avons eu 400 personnes sur deux jours, sachant que certaines visites étaient limitées en nombre, et plus de 3 000 personnes intéressées, sans compter une couverture presse incroyable », se souvient-elle. La 2e édition est déjà prévue pour septembre 2020 et n’est pour l’heure pas annulée : « Nous prenons une définition du matrimoine englobante : on parle d’héritage historique, actuel, social, militant et politique. Ça a sollicité l’intérêt des politiques avec l’idée de débloquer un budget pour l’année prochaine. » Une édition liégeoise devrait même s’ajouter aux programmations bruxelloises…

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