« Le « summer body » est une dictature douce très ancienne » – Go-Buzz

« Le « summer body » est une dictature douce très ancienne »

Tout ce qui semblait évident l’an passé prend aujourd’hui une drôle d’allure. Normalement, fin mars, aurait débuté dans la presse féminine la litanie des conseils pour entamer le petit régime de la sortie de l’hiver et mettre le turbo sur le tapis de la salle de gym. Vers le mois de mai, les pubs pour les nouvelles collections de maillots de bain auraient envahi les villes. Et en juin, on aurait choisi le nôtre, sacrifiant à l’épreuve de la cabine… Un pensum au parfum de crème solaire.

Mais voilà, pendant ces quelques mois stratégiques à la préparation de ce qu’on appelle aujourd’hui le « summer body », on avait les mains dans le gel hydroalcoolique, les fessiers scotchés en télétravail, et l’œil rivé sur la courbe des entrées et sorties Covid. L’été est arrivé sans qu’on s’en rende compte. Et avec lui le « spécial maillot » du Elle. Un numéro « 100 % plaisir » avec en couverture une brune sensuelle et boudeuse dans un « une pièce » rouge incandescent. Après quatre mois de confinement, le « summer body » n’a pas pris un bourrelet. Ce rituel estival est-il indéboulonnable ?

Pour répondre à cette question, on a demandé à Christophe Granger, auteur de « La saison des apparences. Naissance des corps d’été » (éditions Anamosa) de nous raconter la longue histoire de ce rituel saisonnier, et ce qu’il dit de notre société. Interview.

L’Obs : S’allonger sur une plage, dévoiler ses jambes, se baigner à peine vêtu… Vous insistez dans votre essai sur le fait que ces postures propres à l’été n’ont rien de naturel. Comment ces pratiques se sont-elles imposées en France ?

J’ai d’abord commencé à travailler sur les vacances. Et j’ai été surpris de voir à quel point cette période de l’année coïncidait avec une construction particulière du corps. Avec l’été, les corps se montrent plus facilement, ils sont dénudés dans des maillots de moins en moins couvrants au fil du temps, ils sont allongés aussi.

Le fait de s’allonger en public, dans un espace qui n’est pas privé, est très bizarre quand on y songe. Ce qui nous semble naturel aujourd’hui, n’avait rien d’évident il y a un siècle. Avant d’en arriver là, il y a eu beaucoup de bagarres de plages, des querelles villageoises. Car derrière cette pratique banale aujourd’hui, se glissent des enjeux politiques, religieux, sociaux… Se dénuder l’été fut très progressif.

Vous écrivez : « au premier acte, donc, les noces du corps et de l’été ont un parfum d’alarme ». L’exposition des corps au soleil tient-elle d’abord d’une prescription médicale ?
A la fin du XIXème, les médecins pensent que l’été « impressionne les organismes », qu’il accable les corps. C’est la hantise du coup de chaleur. Il faut les laver plus que d’habitude, les inspecter… Puis, l’été devient petit à petit la saison du ressourcement des organismes. Il faut alors sortir des villes, humer le bon air…

A partir de 1900, le discours est net : l’été, il faut, comme l’écrit le docteur Monin en 1906 dans « Trésor médical de la femme » : « s’offrir à la douceur rayonnante de la lumière et à la chaleur plaisante du soleil… ». On commence par exemple à envoyer les ouvrières « prendre l’air ». Ce discours hygiéniste sur les corps est celui qui prédomine jusqu’en 1914 : pour les femmes, prendre soin de son corps est le signe qu’on peut être une bonne mère, qui fera de beaux enfants. L’homme, lui, sera un bon travailleur.

Des femmes devant la cabine de bains sur la plage de Berck vers 1900 - 1920

Des femmes devant la cabine de bains sur la plage de Berck vers 1900 – 1920

A quel moment ce discours médical laisse t-il place à une vision plus hédoniste ?

Après la première guerre mondiale, ce discours purement hygiéniste va peu à peu se modifier. On continue à penser qu’il est bien d’exposer son corps pour qu’il acquiert de la vigueur, mais se développe en parallèle une vision concurrente, construite autour du plaisir et de la beauté. Pour toute une partie de la population, notamment celle qui est attachée aux vertus catholiques, c’est incompréhensible ! Cette bourgeoisie conservatrice – des curés en première ligne, mais aussi des anciens militaires, des professeurs d’université et de certains médecins – réprouve cette société qui montre son corps. Et cela n’a rien d’anecdotique ! Il s’agit d’un mouvement gigantesque, avec des bagarres, des pétitions, et même des arrêtés municipaux très sévères sur la manière dont il faut se tenir sur les plages.

Peut-on dire que l’entre deux-guerres préfigure le rituel estival des « bains de soleil », même si ce n’est pas sans mal ?

La vraie découverte des bienfaits de l’exposition des corps au soleil date en effet de la fin des années 20. Se mettent déjà en place à ce moment-là les premiers régimes et les « travaux du corps » avant l’été. Dans les magazines féminins se mêlent tout un répertoire médical sur les bienfaits physiques et une vision plus hédoniste de l’exposition au soleil : ce sont des pratiques agréables ! Ce sentiment induit une forme de distinction entre ceux qui sont capables de trouver cela agréable et ceux qui trouvent cela bizarre.

Dans le camp des « pros » du corps d’été, se situent des employés cultivés, hommes ou femmes, toute une partie de la bourgeoisie jeune et urbaine. Ce sont l’équivalent des cadres des années 50/60. Il faut avoir les moyens de se déplacer, d’avoir des loisirs. Et aussi être au courant de ce qui est important dans la société. S’exposer sur une plage, c’est aussi s’amuser : on montre son corps en mouvement, on court, on va nager… Toutes ces valeurs transforment la place du corps. Le reste de l’année, le corps est beaucoup plus absent. Là, il devient central dans l’organisation des rapports sociaux, et une partie de la population ne le supporte pas.

Montrer son corps est-il un signe de distinction sociale ?

C’est évident. Les groupes sociaux dont nous venons de parler découvrent que le corps peut être un facteur de distinction. Eux savent éprouver le plaisir de la morsure du soleil, mais aussi comment s’habiller – ou plutôt bien se déshabiller – à la plage. Il y a des textes incroyables dans les magazines des années 30 sur la manière de se déshabiller en public, de regarder le corps de l’autre sans être insistant. C’est un vrai moment d’apprentissage collectif, qui nous deviendra ensuite familier. En réalité, il n’y a rien de plus codifié que ce naturel : il faut que je me pince pour savoir si je vais rentrer dans mon maillot de bain, il faut que je me surveille. Quand on y réfléchit ces, « dictatures douces » sont des constructions sociales très fortes. Mais on ne les voit pas comme des injonctions.

Kirk Douglas à la plage, 1953

Kirk Douglas à la plage, 1953

L’injonction du corps parfait de l’été – ce qu’on nomme aujourd’hui sur les réseaux sociaux et dans certains magazines le « summer body » – naît-elle à cette période ?

Cette injonction existe dès les années 20, mais elle prend de l’ampleur dans les années 50 et 60. Dans le magazine Votre Beauté, dès 1933, sont détaillées des normes de beauté chiffrées du corps d’été avec même des tableaux de proportions idéales (pour les femmes une taille de 1,68 m, un poids de 60 kg, une poitrine de 88 cm N.D.L.R.). C’est aussi dans les années 30 qu’apparaissent les premiers concours pour élire la « Reine des plages » ou le « Plus bel homme de la plage ». A cette période, le bronzage, dont on découvre les vertus, est noir et sans limite !

Dans les années 50, les codes de la plage, comme on les entend aujourd’hui, sont-ils déjà bien arrêtés ?

Après la seconde guerre mondiale, il y a une forme de normalisation de la société française. On essaye de trouver de nouvelles valeurs, de nouvelles pratiques de conjugalité, de nouveaux rapports sociaux et de travail. Cette nouvelle norme est portée par les fractions dominantes de la bourgeoise : des gens qui ont un emploi bien rémunéré, des diplômes du supérieur, qui sont plutôt jeunes et habitent en ville. Pour caricaturer, madame lit « Elle » et monsieur « l’Express ». Venu des Etats-Unis, parvient ce sentiment de la libéralisation de soi : on n’a plus à respecter des carcans idéologiques ou autres ; on devient un individu libre de ce qu’il veut faire. Or cet individu est finalement terriblement contraint.

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« Perdez du poids », « Ne ratez pas votre entrée sur la plage », « Vivez votre corps à découvert », invitent les magazines dans les années 50. Finalement, cette liberté du corps au soleil ne se paye-t-elle pas très cher ?

Les articles des magazines féminins de cette période sont hallucinants. Il faut par exemple surveiller son petit mari sur la plage et bien choisir son slip de bain… Le calendrier estival que l’on connaît encore aujourd’hui se met en place : à partir d’avril ou mai, on nous dit qu’il faut préparer son corps pour l’été. On va même apprendre à déchiffrer « l’homme » ou le futur mari, par rapport à ce que montre son corps. Le poids idéal, standardisé selon les codes des compagnies d’assurance, est dans toutes les têtes. Dans les pages de Marie-Claire apparaît dès 1957 la notion de « complexe saisonnier ».

En maillot de bain, pense-t-on, les classes sociales disparaissent. Mais en réalité, pour avoir ce « bon » corps, il faut de l’argent pour partir sur la bonne plage au bon moment et il faut le capital culturel pour l’entretenir comme il faut. Au fond, ce corps à moitié nu est très élitiste.

N’existe t-il pas un contre-discours pour dénoncer la dictature de cette nouvelle norme ?

Dans les années 70, une partie de la population se rend compte que cette liberté de faire ce qu’on veut de son corps est une injonction. Un contre discours se construit à ce sujet, notamment dans le Nouvel Observateur ou Hara-Kiri : attention ! Votre corps l’été est l’archétype de la société de consommation. Vous pensez que vous êtes libres, mais vous ne l’êtes pas puisque vous faites tous la même chose.

Ce discours est minoritaire, mais il est puissant et va par exemple être récupéré dans la publicité avec le « Bronzez idiot ». Il s’agit là aussi d’une vision un peu élitiste : on se distingue d’une culture commune en montrant qu’on en a compris les ficelles. C’est intéressant parce que cela prouve dans le même temps qu’on a désormais affaire à une culture commune à laquelle on ne touche plus. On ne va pas se rhabiller l’été… On dénonce ce phénomène, mais on ne le change plus. Les ligues morales ont depuis longtemps perdu la bataille.

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Nouvelobs