A la poursuite du « benjoin » du Laos avec le parfumeur Quentin Bisch – Go-Buzz

A la poursuite du « benjoin » du Laos avec le parfumeur Quentin Bisch

De Luang Prabang, l’ex-capitale royale du Laos, la piste défoncée grimpe sec perçant la mer de nuages. Le 4X4 sans âge ne négocie aucun obstacle. Silhouette ballottée, Quentin Bisch, aux aguets comme un suricate, scrute le paysage de ses yeux d’acier brut. A 9 000 km de l’avenue Kléber à Paris, où il exerce son métier chez Givaudan, numéro un de l’industrie des arômes et parfums, un autre monde s’impose. « Je n’ai rien lu sur le Laos, voulant me laisser façonner par les rencontres, submerger par la végétation, les odeurs, les émotions », raconte-t-il.

La scène se passe, bien sûr, avant le confinement. Fin janvier, nous avons été invités à suivre le « nez » le plus doué de sa génération dans sa quête de « benjoin », l’ingrédient phare de sa toute dernière création. Baptisée Angel Nova, elle est une nouvelle version de l’iconique « Angel » de la marque Thierry Mugler. Un sacré défi puisque le parfum original, crée en 1992, continue se vendre à raison d’un flacon… toutes les 9 secondes

Quatre heures de conduite chaotique mènent aux forêts de styrax dans le district de Khoa. Du tronc étiré de ces arbres frêles s’écoule, lorsqu’on les gemme, la résine de benjoin collante et odorante. « Les 100 tonnes annuelles freinent l’exode rural, assurant des ressources aux deux cents communautés alentour, » explique, du bout des lèvres, Francis Chagnaud. Bisch, diplomate, arrache quelques bribes d’information à ce Charentais peu rompu à l’art de la conversation. A travers sa société, Agroforex, il a relancé la culture du styrax de façon vertueuse et éco responsable.

« Recueillir les premières larmes de benjoin de la saison »

« Au cœur des plantations, à deux mille mètres d’altitude, le benjoin prend une autre dimension agricole, humaine, géographique. C’est fou de basculer du monde très marketing, compétitif de la création à cette réalité concrète, de gagner les plantations pour recueillir les premières larmes de benjoin de la saison », s’étonne le parfumeur en sueur. Des troncs balafrés, la résine pleure littéralement. Le nez sur l’écorce, les yeux clos, Bisch se repaît de cette odeur entêtante comme celle du lys, lourde en isoeugénol, composé organique aromatique.

« Olfactivement, cette résine est proche des extraits que j’utilise, mais quand on l’effleure sur l’arbre, ça change tout. Si je pouvais, je prendrais un billet d’avion à chaque fois que je choisis un ingrédient. Chez Givaudan, nous disposons de toutes les matières possibles mais nous ignorons l’ensemble de la chaîne, culture, récolte, transformation, conditionnement. » Mots bousculés, phrasé heurté, gestes rapides, trahissent l’émotion de ce presque jeune homme dont la sensibilité affleure. « Le mode de vie de ces peuples est lunaire. Je le devinais à travers des récits, comme ceux de Sylvain Tesson, mais le partager c’est une autre histoire. »

« On écrit un parfum comme un texte, puisant dans sa mémoire les odeurs, comme les auteurs puisent les mots »

Littéraire, amoureux des mots, réfractaire aux maths, non issu d’une famille de parfumeurs, non Grassois, Quentin Bisch partait avec de sérieux handicaps pour intégrer cet univers où la cooptation et la filiation tiennent une place essentielle. Excellent élève, il souhaitait intégrer l’ISIPCA de Versailles, l’une des plus grandes écoles des métiers du parfum. Le sésame : un DEUG scientifique. Mais il échoue, par ennui, en première année de Biologie. Plus tard, une après-midi passée chez Créations Aromatiques est un choc : « J’ai découvert que les parfumeurs, loin d’être en blouse blanche dans un laboratoire, composaient leurs formules sur des ordinateurs, dans des bureaux. J’ai compris qu’on écrivait un parfum comme un texte, puisant dans sa mémoire les odeurs comme les auteurs puisent les mots ».

Une journée d’autant plus importante qu’il entend parler, par une des cadres de l’entreprise, de l’école Givaudan qui accepte, sur 2 000 candidatures, deux à trois élèves par an lestés d’un solide bagage universitaire. « Passionné par le chant, la mise en scène, j’avais déjà monté et présenté une comédie musicale à La Laiterie à Strasbourg. Alors j’ai passé un master II d’Art du spectacle et suis sorti majeur de promotion. Des études exaltantes, avec l’incitation de mes professeurs à poursuivre. Dilemme vite tranché. Ce master n’avait qu’un but réaliser mon rêve : devenir parfumeur ».

« A six ans, j’interpellais les passants pour connaître leur fragrance »

Il ajoute : « C’était une obsession. Dans la rue, à six ans, j’interpellais les passants pour connaître leur fragrance. J’ai fait de même avec ma prof principale, le jour de mon entrée en sixième. J’ai reçu une volée de bois vert. Mais j’ai testé toutes les essences de Sephora, pour débusquer la sienne, Opium. »

Diplômes décrochés à 24 ans, Quentin Bisch contacte Jean Guichard, directeur de l’école Givaudan. Intrigué par son parcours atypique, ébranlé et agacé par sa pugnacité, Guichard le reçoit. Et l’invite avec autorité à devenir assistant parfumeur pour approcher les matières avant de postuler à nouveau. « Après de multiples démarches, j’ai décroché un stage d’un mois à Grasse chez Robertet. J’ai tout quitté, mon amoureux d’alors, mon appartement à Paris, mon emploi chez Sephora. » Un stage qui débouche sur un poste d’assistant parfumeur puis l’admission à l’école Givaudan avec l’opportunité, après un cursus de trois ans, d’intégrer l’entreprise comme parfumeur. Le Graal !

A son palmarès : Nomade (de Chloé), Le Mâle parfum (de Jean-Paul Gaultier), Blouse d’Yves Saint Laurent

Depuis, Quentin Bisch remporte nombre de briefs des maisons de parfums ou de mode. Les derniers Wanted by Night d’Azzaro, Nomade de Chloé, Le Beau, la Belle de Jean-Paul Gaultier et Le Mâle parfum, One Million le Parfum, de Paco Rabanne, Le Vestiaire des parfums, Blouse d’Yves Saint Laurent… Il est honoré du titre du meilleur parfum et meilleur parfumeur de l’année, pour Ganymede de Marc-Antoine Barrois, suscitant quelques jalousies. « Ça ne signifie rien. Ce que j’aime c’est créer, créer, créer, chercher de nouveaux accords, avec un maximum de liberté, comme pour Ganymede où le couturier m’a laissé carte blanche. »

L’aura de Bisch lui offre le privilège d’utiliser ses matières préférées comme l’onéreuse graine d’ambrette qui embaume la terre, l’iris, la graine de moutarde à l’ancienne, le musc, la peau de bébé. « Je viens de gagner un projet qui sortira prochainement avec presque 0, 5 % d’ambrette pure. C’est ça le bonheur ! Comme l’est le plaisir de croquer ici des baies de litsea cubaba, dont je connaissais l’huile essentielle citronnée et citralée mais qui en bouche révèlent d’autres facettes inspirantes. »

Quand, la nuit tombée autour d’une tête de porc bouillie et d’une jarre d’alcool innommable, pour remercier les villageois assemblés de l’avoir guidé dans leurs champs de benjoin Quentin Bisch entonne a cappella de sa voix cristalline Persian Love Song, l’émotion gagne tout un chacun. Discrètement, Francis, l’impénétrable patron, ferme les yeux sur une larme égarée. Maître chanteur ou Maître parfumeur ?

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