Le tourisme est mort ? Vive le tourisme ! – Go-Buzz

Le tourisme est mort ? Vive le tourisme !

Giovanni De Luca n’a pas encore levé le rideau de sa galerie du quartier du Dorsoduro à Venise. Son affaire est dans le rouge, à l’instar tous les commerçants de la Sérénissime. A cette période, d’habitude, la ville est pleine à craquer. Asphyxiée par le tourisme de masse. Mais de ce surtourisme, en trois mois, la cité des Doges est passée au sous-tourisme – comme beaucoup d’autres capitales européennes et mondiales. Alors, Giovanni attend le retour des visiteurs, qui ne manquera pas d’arriver. Pour autant, il avoue que durant cette période aussi angoissante qu’étrange, il a goûté au bonheur de (re) voir sa ville respirer, contemplant dans une eau redevenue claire, barboter les poissons dans les canaux. « La pandémie a été terrible socialement et économiquement mais elle a révélé aussi nos failles, notre manque de clairvoyance. Venise ne peut continuer à accueillir autant de monde, nous sommes devenus les artisans de sa destruction. Le postulat de croire que plus il y a de touristes, plus on fait de l’argent, est une sottise » reconnaît-il.

Certains Vénitiens « touristophobes » n’ont d’ailleurs déjà lancé des slogans comme « les humains sont le vrai virus ». On se souvient alors de la phrase géniale de l’académicien Jean Mistler, « le tourisme est l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux, dans des endroits qui seraient mieux sans eux ».

De la « touristophobie » à la « tourismophobie »

Ce postulat ne date en effet pas d’hier. Déjà, en 2017, une manif anti-touristes à Barcelone, fortement suivie par les habitants, dégénérait en l’attaque d’un bus. Un exemple parmi tant d’autres du ras le bol des locaux, qui de Barcelone à Dubrovnik, des temples d’Angkor aux îles Féroé, sont confrontés à la sur-fréquentation.

Panneau et barbelé contre le passage des touristes à Saksun aux îles Féroé.

Panneau et barbelé contre le passage des touristes à Saksun aux îles Féroé.

Cette « tourismophobie » sera-t-elle la prochaine crise qui touchera l’industrie du tourisme ? « Notre problème depuis des années fut la déraison. Je me demande même, pour l’avoir expérimenté , en quoi une visite virtuelle en 3D de la place Saint-Marc ou du Louvre, ne serait pas plus agréable à vivre qu’une présence physique sur place ! », remarque avec ironie Luc Tromme, fondateur de Hors-Circuit, une agence locale de tourisme responsable basée au Maroc. Un sentiment partagé jusqu’au parlement européen où Karima Delli, eurodéputé EELV et présidente de la Commission des Transports et du tourisme, n’a cessé de marteler depuis ces derniers mois que « les 33 millions de visiteurs annuels à Venise, les bateaux de croisière géants, le milliard et demi de passagers aériens en plus chaque année depuis une décennie, c’est fini ! ».

L’occasion de repenser toute la philosophie du secteur du tourisme

Un tourisme plus humain, plus responsable, plus artisanal… Cette litanie tourne en boucle depuis longtemps mais à l’ère du postconfinement, elle prend une tonalité différente. Certes, pour sauver les emplois, l’économie des pays passe avant les états d’âme. Du gouvernement français qui a injecté 14 milliards dans le secteur aux pays européens qui ouvrent leurs frontières cet été, tout le monde veut sauver le tourisme coûte que coûte. Mais le bateau tangue. « C’est une économie trop fragile pour miser sur elle. Cette industrie est comme les autres, elle épuise la planète, alors qu’il faut sauver et restaurer ce qui peut l’être encore. Ne manquons pas cette occasion-là » remarque Rodolphe Christin, auteur de la « La vraie vie est ici, voyager encore ? » (editions Ecosociété, 2020).

Mise à terre, l’industrie touristique s’est saisie de la tragédie pour se repenser. Tour-opérateurs, agences locales, distributeurs, associations de développements durables la période voit se multiplier les prises de parole sans langue de bois. « Il y a beaucoup de produits qui ne correspondent plus à ce que veulent les gens. Continuer à vendre des formules all inclusive dans des clubs avec des buffets géants ou des croisières sur des énormes paquebots pollueurs, procurent dorénavant un certain malaise », explique Christophe Sentuc, fondateur de Direct Travel, salon des indépendants du voyage local et sur-mesure.

Un think thank numérique pour inventer le « tourisme de demain »

Fini les plages bondées à Ibiza ou le week-end à New York à 250 euros. Les opérateurs s’adaptent et réorientent leurs offres avec des séjours moins loin, plus longs et moins artificiels. « Nous entrons dans une ère de réparation et pas seulement de révision hâtive faite de petits ajustements techniques ». Durant ces dernières semaines, les cerveaux se sont activés sur les réseaux sociaux. Dès le 14 mars, premier jour de confinement, Fabio Casilli, ancien patron d’Italie & Co lançait un appel sur Facebook à quelques têtes de gondole de la profession pour réfléchir déjà à l’avenir du tourisme. Naissait ainsi si le groupe « Respire, le tourisme de demain » sorte de think tank numérique englobant textes, articles, pistes de réflexions sur la formation, l’hypermobilité, le surtourisme, la durabilité…

D’une dizaine de comparses en mars, Fabio Casilli compte aujourd’hui plus de 2300 membres. Une association va même être créée afin de publier un livre blanc avec des propositions concrètres visant les politiques et institutionnels. « Pourquoi ne pas proposer une charte éthique du voyageur dans les avions par exemple ? Il faut faire du tourisme éthique et durable non une niche (pour riches) mais la norme ! Que l’écotourisme puisse se vendre plus cher est scandaleux. Il est indispensable de démocratiser ces nouvelles valeurs » affirme Luc Tromme. Et cela passe d’abord par des escapades de proximité en France, destination refuge de cet été 2020.

Rendre le tourisme aux locaux

Pour limiter la casse, certains tour-opérateurs n’ont pas hésité à s’adapter au contexte. Guillaume Linton, patron d’Asia, spécialiste de l’Asie et de l’Océanie a revu sa brochure exotique et propose dorénavant aussi des séjours dans l’hexagone, « privilégiant le partage et la rencontre avec les locaux et des personnages emblématiques, un artiste, un artisan, un collectionneur, un vigneron… ». Parce que le dans un éco lodge au Bhoutan ou une petite auberge en Normandie, on ne veut plus seulement manger des produits bios, on veut aussi discuter avec le chef, le fermier du coin, les petits producteurs. « Il faut rendre le tourisme aux locaux. Il faut leur faire comprendre la richesse qu’ils ont entre leurs mains et c’est exactement cela que les voyageurs vont aller chercher » renchérit Thierry Theyssier, fondateur du club de voyageurs 700 000 heures.

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Thierry Theyssier, ce maestro de l’hôtellerie expérientielle qui depuis des années parcoure le globe pour dénicher des lieux exceptionnels afin d’aménager ses micro-hôtels éphémères (dans un temple, une maison flottante, une cabane au Canada), replace le client au cœur des échanges avec les populations : « Le tourisme doit redevenir précieux. Plutôt que de voyager vite quatre fois par an, mieux vaut partir une fois mais mieux et plus longtemps ».

Vers une « rationalité joyeuse » ?

L’après Covid va-t-il faire apparaître un tourisme plus raisonné voire raisonnable ? Rien n’est moins sûr. Le poulet s’agite, mais sans tête. Selon Jean-François Rial, PDG de Voyageurs du Monde, une certitude demeure : « La grande métamorphose du voyage ne viendra pas des voyageurs eux-mêmes, qui n’en resteront pas moins des consommateurs, pour la plupart sans sérieuses préoccupations de l’impact de leurs déplacements sur l’environnement. Non, la grande métamorphose ne pourra venir que de la politique ».

En attendant des jours meilleurs, Jean-Pierre Nadir, fondateur d’Easy Voyage, enfonçait le clou il y a peu dans les colonnes de l’Echo touristique : « Le tourisme industriel est mort. Avec la digitalisation, on a tué l’empathie pour les destinations, et au final on est devenu les promoteurs de passions tristes. Il est indispensable de réinventer le métier. Déjà en arrêtant de surproduire. Le tourisme de l’avenir consiste à payer non pas ce que l’on nous propose mais ce que nous consommons. Le client paiera en fonction de sa consommation énergétique, soit de son empreinte carbone. De la sobriété heureuse, chère à Pierre Rahbi, nous devons passer à la rationalité joyeuse ». Restons donc sobrement heureux et rationnellement joyeux. Sachant que 90 % du tourisme mondial se fait sur 3 % de la planète…

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Nouvelobs